Situation n°12 : « Waiting for the man » (encore)

Extrait du Concert à l’IGN de 1995 des Vaches Folles
Paroles & musique : Lou Reed
Musiciens :
Siegfried G : voix
, guitare
Stéphane L « guitar hero » : guitare
Benoît D : basse
Stéphane P : batterie

Nous sommes en 1995. C’est reparti pour « Waiting for the man ». Ce morceau de Lou Reed te colle décidément à la peau. Tu le reprenais déjà avec les Black Noddles, il n’y a pas si longtemps, et tu remets le couvert, cette fois avec les Vaches Folles.

Drôle d’année que cette année 1995. A peine Chirac élu président (pour toi, Chirac, c’est à tout jamais l’affaire Boulin, « le bruit et l’odeur« , les morts d’Ouvéa, la mort de Malik Oussekine à 200m de toi lors de la manif du 6 décembre 1986… et tu rirais très fort si quelqu’un venu d’un futur improbable osait te dire que c’est pas le pire des tocards qu’on ait vu à l’Elysée), tu as terminé tes 20 mois d’objection de conscience, à bosser comme livreur de bouquins gauchistes dans les librairies parisiennes. Un bon souvenir, même si c’était relou d’être contrôlé tous les 500 mètres par les flics. La faute à ton air grunge juvénile dans ton pancho acheté dans une friperie à Prague lors d’un fameux road trip (dont le slogan final avait été : « le vin morave, le vin qui marave ») ? Ou à la 4L marron que t’avait confiée Blandine, la « patronne » de Dif’Pop pour qui tu bossais ? Faut dire qu’elle était cabossée et pas reluisante — la 4L, pas Blandine, même si c’était tout de même une ancienne mao spontex de la GOP (Gauche Ouvrière et Paysanne). Après le déménagement épique de toutes les assos du CICP (Centre International de Culture Populaire, dont Dif’Pop était membre) de la rue de Nanteuil vers la rue Voltaire (qui, par bonheur, est en pente, elle), tu avais appris à démarrer en seconde, le pied droit appuyant à la fois sur le frein et l’accélérateur en un savant dosage pour que la bagnole ne cale pas avant le feu en bas de la rue. Un coup à prendre. Une fois chauffée, normalement, c’était bon pour la journée. Sauf un jour où elle t’avait lâché au milieu du rond-point de la place de la Nation. Et puis bien sûr la fois où, dans un virage porte de Gentilly, le volant t’était tombé sur les genoux. C’était un peu la bagnole de Gaston Lagaffe, quoi, cette caisse. Alors forcément, pour les Longtarin du coin, ça éveillait des appétits. En même temps, c’est pas toi qui payais les PV, donc c’était plutôt drôle, finalement.

Et puis il y avait de sacrées rigolades à Nanteuil puis Voltaire, avec Gilbert, autre « objo » (objecteur de conscience) fan de reggae et de Guy Debord, avec ton acolyte Eric, des Black Noddles, qui s’était casé lui aussi comme objo à l’AMFP (Association Médicale Franco-Palestinienne), ton pote Stéphane P, des Vaches Folles, Nonante What etc., objo au CEDIDELP (Centre de Documentation Internationale pour le Développement, les Libertés et la Paix), et bien sûr l’indispensable Monsieur Douze (on l’appelait comme ça parce que c’était marqué en toute lettre sur son interphone, et que le proprio de sa chambre de bonne lui avait interdit de mettre son nom à la place), objo lui aussi à Réflexes, groupe antifa. Dans cette pépinière gauchiste, on croisait aussi Kader, qui faisait la bouffe et le thé à la menthe, Tarek et Nordine, du comité contre la Double-peine puis du MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues), et l’inévitable Gus Massiah, du CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale). C’était mieux que de ramper dans la boue pendant 10 mois, non ? Grâce au stock de bouquins des éditions Acratie ou Spartacus entreposé à Dif’Pop, tu avais pu parfaire ta culture révolutionnaire et lire Chomsky, Lafargue, Dommanget, Rosa Luxembourg, Victor Serge, Fontenis…

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Situation n°11 : « Waiting for the man »

Extrait de la Demo 1993 des Black Noddles
Paroles & musique : Lou Reed
Musiciens :
Siegfried G : voix
, piano, harmonica
Eric C : guitare, voix
Stéphane L « guitar hero » : guitare
Philippe T : basse
Philippe J : batterie
Silvia C : voix
Karine P : voix

Nous sommes en 1993. Le groupe que tu as formé avec Eric C deux ans auparavant commence à se stabiliser. Après différents noms (Catherine et les Raouls, les Globules, CWI), vous êtes désormais les Black Noddles. Tout le monde comprend « les nouilles noires », mais ça veut plutôt dire « les caboches noires ». Et bien sûr, tu pensais aux « gueules noires » quand tu as proposé le nom. Avec Eric, vous vous êtes rencontrés en Khâgne : lui repiquait son année quand tu faisais ta première tentative. Il ambitionnait d’être géographe quand, de ton côté, tu ambitionnais surtout de ne rien ambitionner, prenant très au sérieux le mot d’ordre de Guy Debord : « Ne travaillez jamais ».

Si tu avais atterri en classe prépa, ce n’était pas franchement par envie de rejoindre l’élite, mais plutôt parce que cela retardait l’obligation de choisir un métier et aussi de faire cette saleté de service militaire obligatoire. Vous détonniez un peu par rapport au khâgneux moyen. Pendant les épreuves blanches qui duraient des heures, vous arriviez avec du pinard et du calendos. Eric avait une passion pour les fromages qui puent. Et bien sûr celui qu’il apportait durant les épreuves fouettait particulièrement. Les autres élèves vous jetaient des regards indignés, mais cela faisait plutôt marrer les profs. Bien sûr, vous n’avez pas réussi le concours de Normale sup, et tu as vivoté quelque temps entre la fac et les petits boulots, puis l’objection de conscience (plutôt crever que de faire l’armée ou même de simuler la folie pour se faire réformer).

Mais surtout, il y avait la musique. Le soir, tu trainais souvent dans le Quartier Latin : avec l’ami Stéphane P, vous alliez au Pot d’Etain, où il y avait un piano, ce qui permettait de se faire offrir des bières en enchainant les blues et les boogie à 4 mains ; mais tu retrouvais aussi une bande de musiciens du métro au Carabin, où ils venaient dépenser les pièces qu’ils avaient gagnées dans la journée (des fois, tu accompagnais Freddy, un guitariste, pour faire la manche dans le métro, et comme tu ne pouvais pas y emmener un piano, tu t’étais mis à l’harmonica). Et le week-end, vous vous retrouviez chez tes parents avec Eric, lui à la guitare, toi au piano ou à l’harmo. Le registre était plutôt jazzy blues, et c’est là que tu as composé des morceaux comme « Libidineux blues », « Le blues du travelo », « Les p’tits boulots« … Eric était un puits de science en matière de blues, et il avait aussi une passion pour Pink Floyd. Cela constituait un bon terrain d’entente, et c’est sur cette base que vous avez constitué un groupe avec des copains d’Eric (Philippe à la batterie, et Pierre à la guitare) ainsi que Catherine, une copine de Khâgne, à la basse (d’où le premier nom du groupe : Catherine et les Raouls, que vous avez gardé même après que Catherine a cessé de venir au bout de deux répèts au fin fond de l’Essonne, où Eric et ses potes avaient leurs quartiers). Passant une annonce pour trouver un bassiste, vous aviez vu bientôt débarquer Stéphane L, qui avait annoncé d’emblée qu’il aimait le blues, le rock et les Floyd. Il correspondait donc au profil, à ce détail près : il n’était pas du tout bassiste mais guitariste. Comme Pierre ne venait plus qu’occasionnellement, Steph fut aussitôt intégré comme deuxième guitariste et baptisé « guitar hero ». Un certain Sylvain vint tâter un peu de la basse avant d’être remplacé par un autre Philippe : Philippe & Philippe comme section rythmique, ça ne pouvait que fonctionner.

Dans la grange où vous répétiez après des métalleux velus qui vous chauffaient passablement la place, il n’y avait pas de piano, mais un vieux Farfisa, qui te servit pas mal avant de rendre l’âme et de t’obliger à investir (avec une bienvenue subvention familiale) dans un Roland JW 50 qui allait en voir des vertes et des pas mûres. Le répertoire du groupe était essentiellement constitué de standards blues et rhythm & blues (« Sweet Home Chicago », « Stormy Monday », « You don’t love me », « Mary had a little lamb », « What’d I say », « In the midnight hour », « Sitting on the dock of the bay », « She caught the Katy »…), de Jimmy Hendrix (« Little Wing »), de Chuck Berry (« Johnny B. Goode »), des Rolling Stones (« Brown sugar », « Sympathy for the devil »), de James Brown (« Sex Machine ») et de Pink Floyd (« Time », « If », « Echoes », « Wish you were here », sans compter les impros de trois plombes « à la manière de »).

Karine, une copine d’Eric, était ensuite venue compléter l’ensemble au sax et aux choeurs, et puis était arrivée Silvia, copine de la meuf de Stéphane « guitar hero », aux choeurs. Aux choeurs oui, mais d’emblée, elle vous avait tous scotchés par sa puissance vocale, et sans oser le dire à Eric, tout le monde pensait qu’elle aurait dû prendre sa place au chant principal. Il faut dire qu’Eric est facilement à cran si le contrôle des opérations lui échappe. Tu as vite compris qu’il n’avait pas envie de jouer tes compos dans « son » groupe. Ce n’est qu’après avoir composé lui-même « Gamblin’ woman » qu’il acceptera que le groupe essaie une de tes compos, « I can’t’, puis plus tard « Le droit à la paresse ». Qu’à cela ne tienne, tu formes alors un autre groupe, Les Gniards, avec l’ami Stéphane P, pour jouer des compos… mais Eric s’y incruste au début, plus pour faire du sabotage qu’autre chose, finalement, avant de lâcher l’affaire. Pas simple.

Les Black Noddles, en 1993, aux Frigos du Quai de la gare.
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Situation n°10 : « Summertime »

Enregistrement en répétition de w[n]e
Paroles : DuBose Heyward & Ira Gerschwin
Musique : George Gerschwin
Musiciens :

Pola K : voix
Loran : guitare
Siegfried G : basse, harmonica

? : batterie

Illustration : Serge Victor G

Nous sommes en 2007. L’année précédente, tu as rencontré virtuellement Loran et Pola via le mouvement de la musique libre, qui a transposé à la musique les principes du logiciel libre. Dans les échanges sur les forums des plateformes Jamendo (qui a dévoyé le mouvement pour bâtir un honteux commerce de musique au rabais sur internet) et Dogmazic (plateforme de l’association « Musique Libre »), tu as d’emblée apprécié les interventions de Pola et Loran, mordantes, pertinentes et drôles à la fois. C’est ainsi que tu as découvert Mon Cul Prod, leur site collaboratif proposant notamment des « orgies sonores » auxquelles tu t’es empressé de participer, immédiatement séduit par le côté situationniste, potache et déconnant de la petite bande qui y sévit. Et puis vous vous êtes retrouvés un soir dans Paris pour papoter et improviser dans la rue. Tu avais juste apporté un harmonica, Loran une guitare et une basse acoustiques, et Pola, entre 2 impros bluesy, s’était mise à chanter quelques morceaux de leur composition. Loran t’avait proposé d’essayer la basse. Quelques minutes plus tard, il t’expliquait qu’ils avaient formé un groupe pour jouer leurs compos et quelques reprises, dont le célèbre Summertime de Gerschwin, et qu’ils cherchaient un bassiste.

— Ça te dit ?
— Mais, je suis pas bassiste, avais-tu répondu.
— C’est ça qui est bien.
— Ah.

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Situation n°9 : « Ellie’s song »

Ellie's song
Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Paroles & Musique  : Siegfried G
Groupe : Family G

Ellie-Rose G : voix, kazoo,
Lisa G : voix
Siegfried G : piano jouet, piano, cithare jouet, basse, guitares, ukulele, harmonicas, percussions, choeurs, sifflement

Illustration : Lisa G & Siegfried G
Paroles

I am Ellie
I want to be
A very big girl
I am a rose
I follow my nose
In the big big world

Where you tell me not to go
I go anyway
I do what I want to do
And I don't care what you say

You are Ellie
You want to be
A very big girl
You are a rose
You follow your nose
In the big big world

Where I tell you not to go
You go anyway
You do what you want to do
And you don't care what we say

Nous sommes en 2019. Ta plus jeune fille, Ellie-Rose, a déjà 5 ans. Elle te voit parfois faire de la musique et adore taper sur la batterie électronique ou brailler dans le micro, mais marque moins d’intérêt pour ses propres instruments d’enfant : un cithare africain offert par tes parents, un tambourin, un antique toy-piano Michelsonne que tu as déniché d’occasion et qui te rappelait celui que tu avais toi-même enfant, bien avant que Yann Thiersen en fasse son fétiche… Effet madeleine de Proust garanti lorsque s’ouvre le petit clavier avec son vacarme si caractéristique de tiges métalliques. Mais la gamine n’en a jamais eu grand chose à faire. Elle préfère décidément hurler dans le micro, c’est plus rigolo.

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Situation n°8 : « Paranoïa »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Extrait de la Demo 1996 des Vaches Folles
Paroles & musique : Stéphane P
Musiciens :

Stéphane P : voix, guitare
Siegfried G : batterie, piano, voix

Stéphane L : guitare
Benoît D : basse
Illustration : Siegfried G
Paroles :

Ma paranoïa
Rôde autour de moi
Prête à bondir sur sa proie
Elle rôde autour de moi
Je sais que l’univers cherche à me nuire
Même les oiseaux sur leur fil c’est sûr conspirent

Je sens les regards
Arrimés à mon corps
Rivés sur mes avatars
A l’affût de mes torts
Est-ce là l’effet de l’imaginaire ?
Mais les fellows ont des airs de porte de frigo

Ma paranoïa
Rôde autour de moi
Prête à bondir sur sa proie
Elle rôde autour de moi
Je sais que l’univers cherche à me nuire
Même les oiseaux sur leur fil c’est sûr conspirent

C’est l’hypocrisie
L’apparat simili
Qui fait que je me méfie
Même de toi Léonie
Derrière les sourires et les mots agréables
Se cachent des pensées obscures c’est intolérable.

Nous sommes en 1996. Avec les deux Stéphane et Benoît, tu débarques aux Frigos du 91 quai de la gare à Paris. Tu y as déjà répété quelques années avec les Black Noddles ou Les Gniards, dans les studios du Luna Rossa, qui a vu défiler depuis les années 80 des groupes comme Bérurier Noir, Ludwig von 88, Molodoï… C’est toujours impressionnant de parcourir ce quartier de friche industrielle, près de la toute nouvelle bibliothèque François Mitterrand, et de la fameuse rue Watt naguère chantée par Philippe Clay sur un texte de Boris Vian :

« C’est une rue couverte
C’est une rue ouverte
C’est une rue déserte
Qui remonte aux deux bouts
Des chats décolorés
Filent en prise directe
Sans jamais s’arrêter
Parce qu’il y pleut jamais
Le jour c’est moins joli
Alors on va la nuit
Pour traîner ses savates
Le long de la rue Watt »

Boris Vian

Les frigos sont un grand squatt officialisé, bardé de graffiti, où les musiciens venus répéter croisent des artistes résidant dans les étages de béton délabré. Le Luna Rossa est en train de déménager rue du Chevaleret, à quelques centaines de mètres de là, dans un ancien entrepôt, mais il reste encore un studio d’enregistrement aux Frigos.

Vue générale du site des Frigos en 2003, photo de Pierre Laugier, CC BY-SA 3.0

« C’est nous qu’on est les Vaches Folles », proclamez-vous à l’ingénieur du son qui vous ouvre son studio aménagé dans un des anciens frigos du lieu. Tronche du gars, qui vous a vu quelques jours plus tôt, Stéphane P et toi, venir enregistrer avec deux autres musiciens (Pierre et Erwan) sous le nom de Crème Brûlée. Le gars ne s’attendait pas à revoir vos pommes quelques jours plus tard. Il ne sait pas qu’il s’en est fallu de peu, d’ailleurs, pour que tu reviennes avec deux autres groupes, les Black Noddles et Nonante What, qui viennent juste de splitter. Il faut dire que travaillant à Tours depuis septembre 1995, les répèts à Paname avec 4 groupes, ça devenait tendax, même si tu rentrais tous les week-ends. Et puis tu as beau avoir un salaire de prof, à présent, payer des séances d’enregistrement en rafale, c’est au-dessus de tes moyens. Déjà, deux de suite, tu le sens passer…

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Situation n°7 : « Aurélie sait »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Extrait de la Demo 1999 de Crème Brûlée
Paroles : Stéphane P
Musique : Siegfried G, Stéphane P
Musiciens :

Stéphane P : voix, guitare
Siegfried G :
guitare, voix, mastering
Jérôme V : basse
Franck C : batterie
Stéphane L : prise de son, mixage
Paroles :

Aurélie sait
Que je ne lui veux que mon bien.
Quand elle essaie
Sur moi son regard de satin,
Mon sang fait des bulles,
Mon sang fait des bulles.

Nous sommes en 1999. Tu joues de la guitare dans le groupe Crème Brûlée. Cela a pris du temps, mais vous tenez enfin une formation solide, dans la veine noisy pop (le nom « Crème Brûlée » a été inspiré par le titre d’un morceau de Sonic Youth) ou power pop. Après avoir usé deux batteurs et deux bassistes, vous obtenez enfin des résultats satisfaisants et, semble-t-il, durables, avec Jérôme à la basse, qui ne manque pas de feeling ni de culture rock, et Franck à la batterie. Avec Franck, cela n’a pas été simple, car il écoute surtout du reggae et du Zappa, et il a une fâcheuse tendance à repartir à contretemps après un roulement hasardeux. Les répétitions ont souvent été laborieuses et les incompréhensions pesantes. Et pourtant, alors que tu travailles sur ordinateur au mastering de la demo que vous venez d’enregistrer, tu mesures tout l’apport de Franck : son jeu à la fois tout en finesse et puissant, technique mais sans esbroufe et non dénué de groove même sur des rythmes binaires, te fait un peu penser à celui de Topper Headon, le fameux batteur de The Clash. Tu te rends même compte que l’empreinte de vos premiers batteurs, Alessandro ou Erwan, au style plus stoner rock (coucou Dave Grohl), vous a peut-être poussés à ne pas apprécier à sa juste valeur l’apport de Franck. Cela te saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles, alors que tu tentes des réglages de compresseur et de limiteur sur le mix que t’a remis Stéphane L (surnommé « guitar hero »), que tu as connu comme guitariste dans les groupes Black Noddles et Les Vaches Folles, et qui, étant devenu ingénieur du son, vous a pris comme cobayes pour se faire la main sur les 3 titres que vous avez choisi d’enregistrer dans son studio : « Aurélie sait« , « On s’est marré » et « Le goût de la fuite » (vous avez aussi enregistré sur ton 4 pistes Tascam trois autres morceaux dans un studio de répétition, mais le résultat lo-fi est bien moins exploitable).

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Situation n°6 : « Sirène »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Musique  : Siegfried G
Musicien :
Siegfried G : piano Wurlitzer

Illustration : Ellie-Rose G

Nous sommes en 2022. Plus précisément le 14 mai. Une date à marquer d’une pierre blanche car aujourd’hui, tu as décidé de COURIR. Mens sana in corpore sano, qu’ils disaient. Sauf que mens ça va, mais corpore salaud. Pour conjurer ce mortel ennui que tu sens déjà poindre, tu t’es muni d’écouteurs. Si vraiment il faut courir, autant le faire en musique. Tu as même prévu une playlist spéciale pour te donner du coeur, que tu as intitulée « Yogging », parce que tu te connais, tout de même : tu auras beau tenter le jogging, ta vitesse de croisière risque d’être plus proche de celle d’un yogi en position du lotus que d’Usein Bolt. Pourtant, tu as veillé à mettre des musiques pour le moins pêchues : Highway to hell d’ACDC, Sabotage des Beastie Boys, Hey boy hey girl des Chemical Brothers, Police on my back de Clash, Crosstown traffic de Jimi Hendrix, Indios de Barcelona de Mano Negra, Stay away de Nirvana, Fucking in the bushes d’Oasis, Black Nite Crasch de Ride, Helter skelter des Beatles, Give me it de The Cure, Lust for life d’Iggy Pop, tous les Sex Pistols (bien sûr), et autres Ramones, Buzzcocks… etc. etc. Avec tout ça, ça devrait le faire… sauf qu’au moment où tu trouves tout de même que les autres joggers te doublent tous vachement vite, tu entends soudain « Sirène », un morceau que tu avais composé dans les années 1990, et qui n’est pas vraiment dans le même style que la playlist. Sans doute une fausse manip. Tu es tenté de zapper, mais finalement tu te plonges dans l’écoute et te laisses emporter par la douceur monotone du morceau, qui s’accorde bien avec l’atmosphère paisible du canal le long duquel tu cours. Tu en profites d’ailleurs pour faire une photo, pendant que des joggers passent à côté de toi en haletant.

Les souvenirs remontent pendant qu’une femme enceinte te double. Cette piste de piano n’était pas seule, à l’origine. Tu l’avais jouée sur un séquenceur midi Roland JW-50, avec un son de piano, et y avais ajouté tout un arrangement de contrebasse, batterie, et cordes. Il y avait même des paroles que tu as en grande partie oubliées. Il faut dire qu’elles étaient très oubliables. C’est peut-être pourquoi tu avais laissé le morceau dormir pendant des années, le rangeant tout de même dans une compil « Rebuts et déchets » dont tu avais même imaginé l’illustration à partir d’un collage.

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Situation n°5 : « En-dessous de la mandragore »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Paroles : Siegfried G
Musique : Maya de Luna

Arrangement : Siegfried G
Musicien.ne.s :
Maya de Luna : chant
Siegfried G : clavecin, guitare, basse, programmation

Chris Thomas : programmation

Illustration : Siegfried G
Paroles : 

En dessous de la
Mandragore
Gît une pauvre âme
Dont le tort
Fut de ne pas croire au dieu
Terrible de ses aïeux,
Reniant leur confiteor.
Ainsi périt l’hérétique
Qui n’eut en guise de viatique
Que le baiser de la mort.

Pas la moindre larme
Pour le sort
De cette pauvre âme
Dont le tort
Fut de ne pas mortifier
Sa chair et de préférer
A l’esprit les joies du corps.
Ainsi périt l’hérétique
Il n’en reste que relique
Juste sous la Mandragore.

Nous sommes en 2007. Tu viens de collaborer à l’album ASAP de Mankind Concept, alias Chris, toulousain rencontré virtuellement sur les réseaux de musique libre (BnFlower, Jamendo, Dogmazic, Mon Cul Prod), et qui t’avait invité à chanter sur quelques morceaux de son album, en compagnie de la chanteuse lyonnaise Christine alias Maya de Luna. Le travail s’était réalisé à distance par échanges de fichiers : Chris vous envoyait son arrangement instrumental et les textes, puis Christine et toi ajoutiez votre partie vocale, à charge pour Chris de trier dans les prises et de mixer. De fil en aiguille, la collaboration s’était intensifiée, puisque sur les deux derniers morceaux d’ASAP, tu avais arrangé et mixé un titre (« Mariage improbable« ), et fourni un morceau instrumental de ton crû que Chris avait retrituré et sur lequel il avait posé des paroles (« Esther Gaïa« ). De là était née l’idée de constituer un trio virtuel, à l’image du groupe américain Tryad (qui avait eu un certain écho dans le petit monde de la musique libre) et de commencer à travailler sur un nouvel album réalisé cette fois en tant que groupe. Pour initier cette nouvelle coopération, vous aviez décidé de partir de quelques demos de Christine, constituées d’une ligne de piano et de vocalises ou de « yaourt ». Tu as ainsi jeté ton dévolu sur l’une d’elle, dotée d’une structure ternaire un peu boiteuse avec un potentiel mélodique certain.

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Situation n°4 : « Biture à Bénarès »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Musique : Geoffroy, Siegfried G
Musiciens :
Geoffroy : sitar
Siegfried G : épinette, guitare, programmation basse batterie & percussions

Nous sommes en 2006. Tu publies ta première contribution à une « orgie sonore » de MCP (c’est-à-dire Mon Cul Prod, mais aussi Ma Courge Prolifique, Monstrueux Cerveaux Polymorphes, Mange Ces Pissenlits, Mon Caniche Propre, ou encore Mega Caca Popo…) : « Bollywood Chewing-gum », produit à partir de « Shankar : Biture à Bénarès » de Geoffroy, qui donnera lieu notamment à deux dérivations : 

— « String Bouddha », par maniaxmemori 

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Paroles : extraites par Maniaxmemori de “Brooklyn Movements”
par Da Bush Babees (Jamahl Hana, Acklins Dillon, Harold Lee, Salaam Remi)
Musique : Geoffroy, Siegfried G, Maniaxmemori, Da Bush Babees (Jamahl Hana, Acklins Dillon, Harold Lee, Salaam Remi)
Musiciens :
Geoffroy : sitar
Siegfried G : épinette, guitare programmation basse batterie percussions
maniaxmemori : programmation hip hop

— « Ravi Shankar en Ecosse », par Solcarlus 

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA
Musique : Geoffroy, Siegfried G, Solcarlus
Musiciens :
Geoffroy : sitar
Siegfried G : épinette, guitare, programmation basse batterie & percussions
Solcarlus : piano, programmation cornemuse
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Situation n°3 : « Aucune trace »

Morceau diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-SA 
Paroles et musique : Siegfried G
Siegfried G : voix, guitare, harmonica, piano, tambourin
Paroles :

J’ai longtemps aimé
Regarder les trains bondés passer
Les trains passer
J’aurais peut-être dû
Y monter
… mais j’n’ai jamais osé

J’ai vu tant de visages
Des jeunes, des vieux, des pervers, des sages
Des sages
J’aurais bien voulu leur parler
Mais les vitres
… étaient toujours fermées

Assis sur mon banc
Je me demandais souvent si les gens
Les gens
Savent réellement où ils vont
Quand ils
… défilent comme des moutons

Tous ces visages… fugaces
N’ont laissé… aucune trace
Ils n’ont fait que passer
Sans savoir
… que je les regardais

J’ai fini par monter
Au hasard dans un de ces trains bondés
Bondés
Mais depuis lors je ne fais
Que regarder
… les gens sur le quai

Tous ces visages… fugaces
N’ont laissé… aucune trace
Ils n’ont fait que passer
Sans savoir
… que je les regardais

Nous sommes en 1995. Ce mitan de décennie est marqué pour toi par la mélancolie. Comme aurait dit Gramsci, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Tu ne distingues pas encore bien les monstres. Tu redoutes même qu’en guise de monstres il n’y ait que le vide. Mais tu vois tout à fait ce qui, du vieux monde, se meurt, ou est déjà mort :

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