LO nous brouille l’écoute

En politique comme en acoustique, il y a la hi-fi (high fidelity) : là où un appareillage hi-fi tend à restituer un son très proche du signal d’origine en se fondant sur les caractéristiques de l’oreille humaine (perception d’une plage de fréquences de 20 Hz à 20k Hz), un mouvement politique hi-fi émet des idées et des propositions en utilisant le plus large spectre de concepts perceptibles par une intelligence humaine (non limitée par un abrutissement prolongé devant un écran de télévision). Le Parti de Gauche entre à mon avis dans cette catégorie.

Mais il y a aussi des appareillages lo-fi (low fidelity) ne restituant que partiellement les fréquences sonores, avec des effets de saturation ou de distorsion dans certaines fréquences. De même, en politique, il existe des partis lo-fi qui crachouillent en boucle des idées monophoniques (voire monomaniaques), soit par pauvreté de leur appareillage théorique, soit par usure dans la pratique, soit encore par volonté délibérée de toucher les esprits les plus simples ou de ne stimuler que les plus bas instincts. La liste des partis lo-fi qui ont parasité et parasitent encore la vie politique serait trop longue à établir. Aussi n’évoquerons-nous que le cas d’un parti lo-fi justement nommé LO (il paraît que cela signifie Lutte Ouvrière) – d’après le nom de son journal – et que nous serons donc tentés d’appeler affectueusement lo-LO.

L’Union Communiste (trotskyste) – le vrai nom de LO – se donne pour but de créer un parti communiste vraiment révolutionnaire apte à conduire la classe ouvrière vers un renversement armé de « l’Etat bourgeois ». Intention louable, mais puisque cela fait plus de 70 ans que cette fraction trotskyste échoue à constituer le parti communiste de ses rêves, de même (malgré ses tentatives d’entrisme dans les syndicats) qu’à mobiliser et armer la classe ouvrière, on peut mesurer le caractère borné et décidément lo-fi de son message. Dans le contexte actuel, il tend à devenir selon les cas vraiment inaudible, simplement risible, voire carrément contre-révolutionnaire dès lors qu’il s’oppose à toute conquête sociale qui n’aurait pas été obtenue par les armes.

Ainsi, à l’heure où, à la faveur d’une prise de conscience mondiale des contradictions les plus insupportables du capitalisme, s’opèrent partout des convergences entre les mouvements sociaux, « l’autre gauche », les luttes pour les libertés, les indignations, alors que des forces comme Syriza ou le Front de Gauche commencent à inquiéter l’oligarchie austéritaire en Europe, lo-LO concentre son tir (en parfaite synchronisation d’ailleurs avec un Jean-Marc Ayrault ou un Michel Sapin !) sur… nul autre que Jean-Luc Mélenchon.

Sur le site du journal Lutte Ouvrière, un certain Paul Sorel (version lo-fi de Georges Sorel ?) accuse en effet Mélenchon de se voir déjà « premier ministre de Hollande ». Dans cet article à paraître le 24 août, Sorel donne une retranscription très lo-fi du vacarme médiatique le plus débile. Le « ton » de Mélenchon est qualifié de « tonitruant », comme sur n’importe quel organe de presse possédé par Dassault, Lagardère ou Bouygues (dans la presse que lo-LO qualifie habituellement de bourgeoise, Mélenchon « vocifère » ou « éructe » forcément). Car bien évidemment, en version lo-fi, seul le « ton » passe, pas le fond. Pour Sorel, Mélenchon n’énonce que « quelques formules à l’emporte-pièce » derrière lesquelles il y a une « réalité » que lo-LO semble cerner mais dont on ne saura rien puisque le commentaire ne s’intéressera à rien d’autre, justement, qu’à la forme. Décidément outillé lo-fi, Sorel n’a donc probablement pas perçu l’argumentation solidement construite de Mélenchon dans ses critiques contre la politique menée depuis 100 jours par Hollande et Ayrault, argumentation qui reste dans le droit fil de ce qu’il énonçait déjà dans ses longs discours durant la campagne de la présidentielle puis des législatives. Mais c’est le problème quand on recrache du son hi-fi sur du vieux matériel lo-fi : il y a de la perte.

De tout l’entretien accordé à France-Inter le 20 août par Mélenchon, Sorel ne retient qu’une question du journaliste Bruno Duvic : « L’opposition, vous êtes dedans ? » Certes, ce pauvre Duvic n’est pas Albert Londres, mais parmi toutes les (mauvaises) questions qu’il a (mal) posées, Sorel ne retient donc que la plus crétine de toutes, celle-là même que la presse « bourgeoise » s’obstine à poser et re-poser à Mélenchon qui y a déjà pourtant répondu maintes fois, et qui doit encore répéter : « Non, l’opposition, c’est la droite ; nous, nous sommes autonomes, nous jugeons ce que nous croyons bon pour le pays ». Mais il faut croire que la notion explicite d’autonomie conquérante (l’objectif non dissimulé du Front de Gauche étant bien de ravir à terme le leadership à gauche et le pouvoir au PS) reste trop hi-fi pour lo-LO comme pour la presse « bourgeoise » : elle doit se situer dans des fréquences conceptuelles décidément trop difficiles à capter.

En outre, Sorel semble ébahi par les propos de Mélenchon lorsque celui-ci a le front (de gauche) de constater que Hollande a été élu pour 5 ans et que « c’est lui qui a le pouvoir de nommer le Premier ministre ». C’est pourtant la stricte réalité constitutionnelle de ce pays, Mélenchon qui milite depuis des lustres pour une VIe République n’étant d’ailleurs pas le plus suspect qui soit d’être favorable au présidentialisme de la Ve République. Et lorsque Mélenchon prophétise qu’Hollande sera contraint de changer de cap, Sorel, toujours bouché à l’émeri, précise que c’est en « se gardant bien de préciser quel cap » : sauf qu’il est on ne peut plus clair dans l’interview que le « cap » dénoncé par Mélenchon est celui de la soumission à l’Europe austéritaire, l’autre « cap » préconisé par lui-même étant donc au contraire celui qui est exposé depuis des mois dans le programme du Front de Gauche, programme que son candidat n’a eu de cesse d’énoncer et d’expliquer durant toute la campagne avec le succès que l’on sait (assemblées citoyennes dans tout le pays, des milliers de personnes rassemblées dans les meetings et 11% des voix obtenues à la présidentielle malgré la pression du vote utile).

L’analyse (désormais bien connue) de Mélenchon est la suivante : les politiques austéritaires mènent à la catastrophe ; le président français, bien que social-libéral convaincu, sera tôt ou tard confronté à l’échec de sa propre doctrine, et s’il ne veut pas être balayé par la tempête avec son pédalo, il sera obligé, donc, de « changer de cap » (la qualité de « brave homme » que lui reconnaît Mélenchon ne saurait l’empêcher de sombrer, le moment venu, s’il s’obstine dans la voie sociale-libérale). Dès lors, « il ne sera pas crédible s’il reprend comme Premier ministre l’un des sociaux-libéraux qui pullulent dans son parti. » Cela tombe effectivement sous le sens, et le dire n’équivaut pas à un acte de candidature personnelle, tant il est vrai qu’Hollande peut trouver facilement dans son propre parti des Montebourg, Hamon ou Lienemann qui pourraient prétendre au poste si le social-libéralisme n’était soudain plus à l’ordre du jour et qui offriraient de bien meilleures garanties de docilité que Mélenchon au point où il en est rendu à présent. L’ex-candidat du Front de Gauche estime, il est vrai, que lui et les siens étaient mieux préparés à gouverner que le PS, et il est évident que Mélenchon se considère lui-même comme compétent pour diriger l’Etat ou le gouvernement et appliquer ainsi le programme du Front de Gauche. On peut donc en conclure qu’en cas de changement de majorité (dans 5 ans ou plus tôt si Hollande était amené, « tempête » oblige, à dissoudre l’assemblée), Mélenchon serait prêt à aller en personne à Matignon pour y appliquer son programme (peu importe à vrai dire qui se trouverait alors à l’Elysée : entre 1997 et 2002, ce n’est pas tant Chirac qui a lié les mains de Jospin que sa propre pusillanimité). Que Mélenchon soit prêt, le moment venu, à aller à Matignon, ne devrait pas être une découverte, même pour Sorel, qui pourtant comprend encore tout de travers : « C’est donc l’objectif du bouillant Mélenchon : s’installer à Matignon sous les ordres de Hollande, qui serait un brave homme, aveuglé par son entourage ». Au moment même où Mélenchon accuse sévèrement Hollande de n’avoir tenu aucun compte des propositions du Front de Gauche (sans lequel il n’aurait pu être élu), et critique durement sa soumission à l’oligarchie financière, lo-LO laisse donc entendre que Mélenchon serait prêt à prendre la place d’Ayrault au premier coup de sifflet d’Hollande, sans doute pour faire la même politique d’austérité et avec la même majorité PS. Le mot est même lâché : Mélenchon n’aurait donc pour ambition que de servir « les bourgeois ».

Il faut dire que pour lo-LO, Mélenchon aura beau prôner la révolution citoyenne, et même la mettre en pratique (si jamais il accède un jour au pouvoir), il sera toujours marqué du sceau de l’infâmie car, pour les trotskystes purs et durs de LO, l’ancien trotskyste Mélenchon est coupable d’un crime impardonnable : le « réformisme ». Si jamais on a la possibilité de conquérir un jour le pouvoir sans effusion de sang, grâce à la conjonction des luttes sociales et d’une victoire électorale (qui n’est plus complètement improbable depuis l’émergence du Front de Gauche), si jamais on a la possibilité de rendre le pouvoir au peuple (institutionnellement, économiquement, socialement) par une réforme profonde de l’Etat et de la propriété (l’application du programme « l’Humain d’abord » n’en serait d’ailleurs qu’une première étape), alors lo-LO boudera encore parce que le prolétariat n’aura pas abattu l’Etat bourgeois par les armes. On serait en train de faire la révolution sous leur nez que les militants de LO ne s’en rendraient même pas compte, occupés qu’ils sont (jusqu’à la fin des temps ?) à armer le prolétariat qu’ils n’ont jamais réussi à mobiliser avec des armes qu’ils n’ont jamais eues. A chaque fois que j’ai une discussion avec un militant de LO, je finis par demander « où sont les armes ? », et je vois bien qu’il est gêné parce que ce n’est sans doute pas lui qui a les clés du local et qu’il n’y a peut-être rien d’autre dans le local qu’un vieux tas de tracts. C’est con, sinon on aurait pris le Palais d’Hiver ensemble puis on se serait foutu sur la gueule à Kronstadt, comme dans le bon vieux temps.

Nous, au Front de Gauche, nous allons continuer à faire feu de tout bois, et poursuivre la révolution citoyenne par les urnes, par les luttes, par l’éducation, et par tous les moyens appropriés au contexte, sans plus de violence que nécessaire. Beaucoup de militants d’organisations de gauche ou d’extrême-gauche nous ont déjà rejoints et nous rejoignent encore. Dans le Front de Gauche, et particulièrement au Parti de Gauche, se retrouvent des gens venus du PS, du PC, d’EELV, du NPA, ou même (j’en suis la preuve) de l’anarchisme, ainsi que des milieux associatifs ou syndicaux. On voit même arriver (et ce n’est pas le moins encourageant) des gens qui n’avaient jamais milité auparavant. Nous savons que dans les luttes, nous aurons parfois à nous retrouver aux côtés de militants de LO. Et même si selon nous, leur stratégie mène à l’autisme politique, nous n’oublions pas qui est notre véritable ennemi : le Capital. A titre personnel, je ne peux toutefois qu’inviter LO à se mettre enfin à la hi-fi, parce que je dois l’avouer, ma pauvre lo-LO, des fois, tu me brouilles un peu l’écoute.

Assez d’innovation, plus de révolution !

C’est donc officiel : François Hollande sera bien le candidat de l’ex-PS aux élections présidentielles de 2012 (et non le candidat « de la gauche », malgré ce qu’affirmaient certaines affiches durant la campagne des primaires). La prophétie auto-réalisatrice des sondages faisandés peut donc s’accomplir et, si les 17% du démondialisateur Montebourg ont quand même constitué une bonne nouvelle (pour Mélenchon du moins), il est indéniable que ce n’est pas le candidat le plus à gauche qui se trouve ainsi désigné. Nous ne céderons pas pour autant à la mode de le traiter de « Flanby », car s’il est vrai en revanche que Sarkozy est bien un tout petit président de l’ex-République, il est trop tôt encore pour dire si Hollande se révélera, une fois le pouvoir éventuellement conquis, d’une gauche plus « molle » que les Mitterrand, Delors, Fabius, Bérégovoy, Jospin, DSK, Aubry… qui furent par le passé si rarement durs avec les marchés.

Nous nous pencherons plutôt sur un détail inquiétant, déjà ancien, mais relayé par François Hollande lui-même dans une interview publiée par Charlie-Hebdo le 19 octobre 2011, et qui nous révèle un François Hollande bonne poire d’Apple.

« Moi-même, dans mon propre département, j’ai mis une tablette numérique iPad à disposition de tous les élèves de collège. Tous. C’est une façon de participer à une innovation pédagogique et de lutter contre les inégalités, en aidant des familles qui n’ont pas les moyens d’acquérir ce matériel. Quand je vois que les Hauts-de-Seine distribuent un ou deux iPad par collège, et que moi, qui ai hérité du département le plus endetté de France, je fais distribuer un iPad par collégien, je me dis que quand on veut on peut ».

L’ex-Steve Jobs s’en frotterait les mains, s’il était encore de ce monde. Cette opération « Ordicollèges », en effet, ne coûterait peut-être pas 1,5 millions d’euros au Conseil Général de Corrèze si Hollande n’avait pas choisi la très chère tablette numérique d’Apple (alors qu’il existe même une marque concurrente française d’un meilleur rapport qualité/prix, comme s’en étonnait déjà Claude Soula le 20 novembre 2010). Sur son propre site de député, Hollande relaie pourtant sans vergogne la propagande servie par un cadre d’Apple :

« L’iPad est de loin la meilleure manière pour les élèves d’expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo, et avec plus de 40 000 applications iPad disponibles, l’iPad transforme la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Sauf que non. L’iPad est peut-être un joli gadget, très fun, très mode, très tendance… mais c’est un attrape-cons inutile complètement verrouillé : la plupart des « 40000 applications » sont payantes et n’ont aucun intérêt pédagogique. D’ailleurs, la « pédagogie » n’a pas tant besoin d’innovation (terme de la novlangue de droite qui vise à masquer sous un pseudo-modernisme un réel conservatisme) que de moyens humains (ce que le candidat Hollande a d’ailleurs le mérite de promettre de rétablir dans l’Education nationale). Et ce n’est peut-être pas à une entreprise qui pollue la Chine et y fait exploiter des quasi-esclaves de « transformer la façon dont les professeurs enseignent et dont les élèves étudient ».

Le rôle d’un Conseil Général est-il de transformer les élèves de collège et leurs profs en clients captifs d’un produit qui sera déjà totalement obsolète au bout de trois ans (et bien sûr incompatible avec les futures applications) ? Non. L’iPad est-il vraiment le meilleur outil qui soit pour « expérimenter le web, l’email, les photos et la vidéo » ? Non plus. L’iPad ne servira à rien à qui n’a pas déjà un ordinateur (équipé d’iTunes) et une connexion internet. Un portable ou un netbook librement configurable, adapté à des formats de fichiers ouverts et équipé de logiciels libres aurait été un investissement infiniment moins coûteux, plus utile, plus durable et plus éthique pour faire accéder l’ensemble des élèves à l’informatique.

En courant ainsi après l’exemple des Hauts-de-Seine (le richissime département naguère géré par Sarko ou Pasqua), en se faisant ainsi le VRP d’Apple avec l’argent du « département le plus endetté de France », Hollande se montre vraiment pomme à l’eau. Ce n’est pas de bon augure pour la suite, hélas.

Assez d’innovation, camarade Hollande, et plus de révolution !

La connerie souriante des émoticonnes

Dans un entretien publié le 28 juillet 2011 sur le site Atlantico (lien retweeté par @PartiPirate — merci de la trouvaille), le sociologue Vincenzo Susca prétend que « le smiley fait exploser les codes bourgeois de l’écriture ».

Alors, t’es gentil, camarade (puisqu’on fait exploser les codes bourgeois, je me permets de t’appeler « camarade », tu permets ?), mais l’écriture sans smiley à la con, c’est pas un « code bourgeois », c’est une mise en forme du λόγος (logos) qui s’est développée des siècles avant que le premier bourgeois n’ait accaparé sa première plus-value. Tout au plus pourrait-on dire que l’usage des smileys (ou émoticônes) s’apparente à un retour (très relatif) au logogramme, favorisé par l’émergence d’internet, véritable tour de Babel où la rationalisation alphabétique se heurte à la multitude des langues. On le voit bien aussi avec l’usage fréquent de l’esperluette (« & ») et de l’arobase (« @ ») devenus des signes universels.  Mais si vraiment la mondialisation numérique des échanges écrits devait entraîner un abandon progressif du système alphabétique au profit des idéogrammes et pictogrammes, on peut se demander si l’humanité ne gagnerait pas à se convertir plutôt aux sinogrammes déjà utilisés par environ un quart des habitants de la planète. Les quelque 3000 signes mémorisés par un Chinois ou un Japonais pour lire et écrire le langage courant sont à mettre en parallèle avec la soixantaine de smileys hideux intégrés dans la dernière version d’Unicode (et dont moins d’une dizaine sont couramment utilisés). Autrement dit, si les internautes utilisent les smileys plutôt que les sinogrammes, c’est vraiment, pour le coup, parce qu’ils n’ont rien de complexe à signifier (poil au nez).

Du coup, on peut se demander si le camarade Susca, du haut de son statut d’éminent chercheur et maître de conférence en sociologie de l’imaginaire, n’est pas en train de nous faire tout simplement l’apologie de la bêtise du monde tel qu’il est, participant ainsi, peut-être inconsciemment, à « la fabrication du consentement » (pour reprendre l’expression de Noam Chomsky et Edward Herman), ou à « la propagande du quotidien » (pour reprendre celle d’Eric Hazan). Décortiquons :

Le smiley est l’une des formes élémentaires de l’écriture numérique, l’élément grammatical de base. On ne peut pas s’en passer. C’est le visage, l’émotion de celui qui l’écrit.

Aurons-nous la cruauté de révéler au camarade Susca que quelques internautes, néanmoins, persistent à s’en passer le plus souvent ? Nous ne sommes sans doute pas majoritaires, certes, et peut-être même sommes-nous en voie d’extinction, mais avec l’augmentation de l’espérance de vie dans les pays développés, il est à craindre que nous sévissions encore quelque temps. Et puis, si deux points soulignés d’un demi-cercle à l’intérieur d’un rond jaune sont « le visage, l’émotion de celui qui l’écrit », on peut se demander si le robot qui s’exprime ainsi sait réellement quelque chose des émotions dont la complexité et les nuances ne sauraient être exprimées par une dizaine de petits dessins.

Il faut dire que le web est l’endroit où l’on voit de plus en plus la rencontre des corps. Dans le web, le corps est le message. Ce n’est pas un hasard si l’érotisme ou la pornographie y sont privilégiées.

C’est marrant, moi à vue de nez, j’aurais plutôt dit que « l’érotisme ou la pornographie » sur internet étaient surtout une conséquence des frustrations qui découlent de la domination masculine, du poids persistant de la morale religieuse (judéo-chrétienne, islamique ou autre), de la putification capitaliste, de l’atomisation des individus privés de leurs liens de classe, de l’aliénation par le travail qui prive les hommes et les femmes de temps libre et de disponibilité affective et sexuelle, mais aussi de l’appauvrissement généralisé du langage, dont les causes sont multiples, mais dont les conséquences sont l’incommunicabilité entre les individus (ce qui n’aide pas à baiser). Dans ton cul le smiley !

(…) On peut donc résumer en disant que le smiley est le degré zéro de l’écriture car il s’agit de l’expression des corps, en tant que sensibilité. Mieux encore, je dirais qu’il s’agit là de l’inversion de la hierarchie entre le verbe et la chair. Le smiley est l’écriture de la chair, le langage de l’émotion publique et non de l’opinion publique héritée par la culture bourgeoise et moderne.

Tu t’emballes, camarade ! Que le smiley soit le degré zéro de l’écriture, c’est incontestable, mais de là à en faire une « expression des corps », une « écriture de la chair », alors là, non ! Aucun corps, aucune chair, ne ressemble à ça, ni ne s’exprime comme ça. Tu aurais fait l’analogie avec les masques archétypaux du théâtre antique, là je dis pas. Ça pouvait se tenir, à la rigueur, encore que ces masques permettaient surtout d’identifier de loin des personnages (et d’amplifier la voix des acteurs), à charge pour le public de se concentrer ensuite sur leur discours oral et gestuel. Quant à l’opposition entre « émotion publique » et « opinion publique héritée par la culture bourgeoise et moderne », elle oublie carrément la δόξα (doxa) grecque, par exemple, bien antérieure à l’essor de la « culture bourgeoise ». Et puis pourquoi négliger aussi la possibilité d’une opinion publique populaire, critique du modèle bourgeois, et s’appuyant néanmoins sur la rationalité et l’intellect ? Le langage complexe, au vocabulaire riche, structuré par une grammaire, une syntaxe et une orthographe rationnelles, produits d’une histoire longue, serait l’apanage de la bourgeoisie ? Et le populo, lui, devrait se contenter de petits Mickeys clignotant pour faire causer sa « chair » (parce que son cerveau, hein, ça doit pas lui servir beaucoup pour obéir au patron ou pointer au chômage) ? N’y aurait-il pas en fait chez notre universitaire s’extasiant devant le « degré zéro de l’écriture » un certain mépris de classe ? Je vous le demande.

Plus loin, l’interviewer pose pourtant une bonne question :

Comment analyser l’évolution historique du smiley ? Né dans le monde de l’entreprise dans les années 1960, il avait pour but d’améliorer le moral des employés. Puis, il a été remis au goût du jour par le mouvement techno, trente ans plus tard : on pouvait le voir sur certaines pilules d’ecstasy, par exemple…

Mais la réponse du camarade Susca est affligeante :

C’est intéressant. Cela montre bien les détournements effectués par la culture électronique. La communauté, via les rapports sociaux électroniques, ont [sic] détourné le smiley pour le changer en moyen d’expression d’une sensibilité ludique et festive. Elle a détourné les instruments de travail, de production et de pédagogie pour les transformer en spectacle, en forme d’amusement afin de célébrer un « nous » joyeux. Il s’agit donc du détournement du travail vers la fête.

Bien entendu, le fait que cela soit aussi lié à l’univers de l’extase – je pense ici à l’ecstasy – montre une certaine forme d’excès. Cela renvoie finalement au carnaval, au dédoublement des sens, à quelque chose de très joyeux, mais aussi de dangereux puisque l’individu se perd dans quelque chose de plus grand que lui.

Eh oui ! Notre sympathique chercheur tombe ici dans le panneau de « l’inversion concrète de la vie » par quoi Guy Debord définissait justement le « Spectacle » : il croit (ou veut nous faire croire) que le smiley caractérise un « détournement du travail vers la fête » par la « culture électronique », alors que précisément, le smiley caractérise l’inverse : un « détournement de la fête vers le travail » par intériorisation des seuls modes de communication autorisés par la société spectaculaire-marchande. La sous-culture électronique du smiley (créé à l’origine par « le monde de l’entreprise ») est ce que le capitalisme laisse au peuple afin qu’il puisse « s’amuser » avec son instrument de travail, c’est-à-dire afin qu’il soit encore d’une certaine manière dans le travail même lorsqu’il fait la « fête », fête qui perd ainsi tout aspect libératoire. Il faut que le peuple, qui a toutes les raisons objectives d’être malheureux, soit absolument « joyeux » (on lui vendra les drogues nécessaires à ce bonheur factice, même si cela montre « une certaine forme d’excès », revers de cette souriante médaille). Il faut que le peuple, qu’on exploite jusqu’au trognon, ne puisse plus inventer de formes vraiment « ludiques » d’expression comme la grève, la manifestation, la séquestration de patron, l’occupation d’usine, l’insurrection, la révolution… parce que c’est un petit peu vieux jeu, sans doute, comme « amusement », (et assurément trop dangereux pour l’ordre établi). Il ne faut plus que le peuple puisse exprimer son malaise, sa dépression, son désespoir, sa fatigue (un ecsta et ça repart ! — et de nos jours, c’est plutôt la cocaïne qui se démocratise, d’ailleurs). C’est sûr qu’avec une dizaine de smileys dans ton disque dur, tu vas avoir du mal à faire autre chose que célébrer ce « nous joyeux » qui remplit le camarade Susca d’extase. Sauf que ce « nous joyeux », c’est pas vraiment un « nous » : essaie d’organiser une vraie action collective avec des zombies défoncés à l’ecsta ou à la coke et ne sachant s’exprimer que par onomatopées (à l’oral) ou par smileys (à l’écrit) ! Et puis, ce « nous », il est pas vraiment si « joyeux » que ça, même s’il n’a plus les outils pour exprimer autre chose qu’un bonheur forcé, ce qui fait que nombre d’individus risquent de « se perdre dans quelque chose de plus grand » qu’eux, doux euphémisme pour dire qu’ils finissent carrément à la rue, à l’asile ou à la morgue. Ô joie ludique et festive !

Nouvelle bonne question :

Ne marque-t-il pas aussi la fin de l’ironie dans les échanges par écrit, un manque de subtilité ?

La réponse vaut son pesant du pillules qui font danser :

On se fourvoie en disant que les cultures contemporaines sont « débiles », si vous me passez l’expression. En réalité, derrière chaque smiley, il y a une histoire. Derrière chaque forme de communication ponctuée par un smiley, il existe du secret, du mystère, des subtilités que seuls les membres de la « tribu » concernée peuvent comprendre.

Là, on se dit qu’il a dû prendre des trucs vachement forts et carrément hallucinogènes, le Vincenzo. Gare à la descente !

Il y a de la récréation et de la recréation qui se joue là-dedans, notamment au sein des jeunes générations qui arrivent à communiquer avec cinq personnes à la fois tout en jouant à un jeu vidéo et en faisant leurs devoirs en même temps. Les générations plus âgées sont incapables de faire cela.

Le problème, c’est que les « jeunes générations », pas plus que les « générations plus âgées », ne sont vraiment capables « de faire cela », en réalité. Parce que : 1) elles jouent à des jeux vidéos à la place de faire leurs devoirs et non en même temps (il y a d’ailleurs sans doute déjà des huiles au ministère de l’ex-Education nationale qui réfléchissent à comment transformer les cours en jeux vidéos « ludiques » aimablement sponsorisés par qui de droit) ; 2) elles ne communiquent pas avec 5 personnes à la fois, elles échangent des smileys et des borborygmes avec 5 personnes à la fois, ce que les « générations plus âgées » sont parfaitement à même de faire aussi pour peu qu’elles renoncent justement à communiquer avec le langage des êtres humains et à énoncer des messages complexes. Si tumkroipa c kta r1 piG 🙂 MDR !!! D’ailleurs, en cherchant bien, on peut trouver des vieux qui ne savent pas écrire (beaucoup de cadres, de chefs d’entreprise…) mais aussi des jeunes qui s’expriment par phrases complexes, même à l’écrit. J’en ai même déjà vu qui savaient accorder un participe passé avec le complément d’objet direct lorsque celui-ci est situé avant l’auxiliaire avoir et qui n’avaient que mépris pour les smileys et autres kikoo, lol

Ce n’est pas fini :

Auparavant, le travail et le politique étaient les moteurs de la société. Désormais, c’est l’inverse : ce sont les rapports sociétaux de base qui développent des formes culturelles, qui se propagent ensuite dans les sphères du travail ou du politique. Le smiley est donc l’un des éléments du feu sacré du quotidien.

Pourtant, l’interwiever avait bien rappelé plus haut que le smiley venait du « monde de l’entreprise », ce qui montre exactement l’inverse de la plaisante inversion qu’a cru dénicher Susca. Ces « formes culturelles » sont bien venues des « sphères du travail » pour modeler les « rapports sociétaux » de manière à en extirper toute dimension « politique ». Quant au « feu sacré du quotidien », « tu sais où tu peux te le mettre ? » te diront sans doute les victimes de la folie économique non contenue par le politique (avec un bon gros bras d’honneur en guise de smiley).

On constate ainsi que le travail et le politique essayent de résister, de survivre malgré leur obsolescence en martyrisant les formes de communication sensibles issues du réseau numérique.

graffiti
Graffiti de Guy Debord (1953)

C’est vrai, ne martyrisons plus les gentils smileys ! Plus sérieusement, « l’obsolescence » du politique est un vœu pieu, camarade. Les révolutions arabes et le mouvement des Indignés montrent au contraire un retour du politique qui, cette fois, il est vrai, a su « détourner » les instruments de communication modernes à son profit.
Quant à « l’obsolescence » du travail, on y travaille, merci.

Question :

Le smiley serait donc le symbole du combat qui oppose Internet au pouvoir politique ?

Réponse hilarante :

Absolument. Mais ce n’est pas un combat révolutionnaire. Ce combat se joue sur un mode ludique, sur le mode de la fête. Ce n’est pas une guerre. Internet est alternatif au pouvoir politique, bien-sûr. Mais son but n’est pas de s’opposer à celui-ci. Il s’agit d’un monde qui n’a pas besoin de s’opposer au système pour exister, mais dessine des formes d’autonomie douées de mythes, dieux et émotions propres, ainsi que de ses propres formes de pouvoir (…).

Mais si, il y a une guerre, sur internet, comme ailleurs. C’est une guerre sociale menée par l’oligarchie capitaliste contre l’ensemble de la planète. Internet n’est pas « alternatif au pouvoir politique ». La seule alternative à un pouvoir politique, c’est un autre pouvoir politique (par exemple un pouvoir qui appartiendrait vraiment au peuple). Internet n’est pas un pouvoir, c’est juste un moyen (ou un espace) de communication, mais les forces qui s’affrontent peuvent s’en servir, et cela fait déjà longtemps que le pouvoir économique (bien plus que le pouvoir politique qui n’est plus que son valet) réalise le cauchemar d’Orwell en utilisant les armes de la connerie publicitaire, du nivellement par le bas, de l’appauvrissement du langage, de la putification par le biais, notamment, d’internet, afin d’endormir le peuple et de lui ôter jusqu’à l’idée même de révolte politique et sociale. Il est temps justement de mener un vrai « combat révolutionnaire » contre un système qui nous empêche d’exister. Cela peut se faire aussi grâce à internet, toutes générations confondues. On en perçoit déjà les frémissements. Et pendant ce temps-là, camarade Susca, vas-tu continuer à applaudir en souriant devant 3 smileys ludiques et apolitiques ?

Cut the crap !

« La dictature de la transparence » : cut the crap !

« Parfois, la transparence est une forme de totalitarisme » affirmait Brice Hortefeux (ministre condamné en première instance pour injures raciales) le 30 novembre 2010 à propos des notes diplomatiques américaines divulguées par Wikileaks.

« Wikileaks : la dictature de la transparence » titrait Elisabeth Roudinesco, historienne psychorigide, pour Libération, le 2 décembre 2010.

« Internet, c’est la STASI en pire » assenait le 4 décembre Catherine Nay, employée du marchand d’armes Lagardère, dénonçant au passage « la tyrannie de la transparence » (on imagine aisément, à coup sûr, ce que la transparence pourrait coûter à des entreprises comme celle de Lagardère).

Trop de transparence est « dangereux pour la démocratie » renchérissait le 6 décembre le politicien ultra-libéral réactionnaire Mario Vargas Llosa en allant chercher son hochet (un quelconque prix Nobel) à Stockholm.

Cherchez l’intrus.

Les mêmes qui applaudissaient sans doute autrefois la « Glasnost » de Gorbatchev parce qu’elle fissurait l’opacité du totalitarisme stalinien se font donc à présent les défenseurs indignés du secret d’Etat et la transparence est devenue l’ennemie de la démocratie. C’est cocasse.

Passons sur les cris effarouchés des vieilles badernes de la droite réactionnaire pour nous attarder un moment sur la prose roudinesque.

Le déballage par le site WikiLeaks de milliers de courriers, mails et échanges qui auraient dû demeurer secrets jusqu’à l’ouverture des archives par des historiens pose, une fois de plus, le problème de la transparence.

Pourquoi diable ces documents auraient-ils demeurer secrets ? Pourquoi attendre l’ouverture des archives ? Et pourquoi dès lors en réserver l’usage aux seuls historiens ? Parce que c’est ainsi que l’Etat l’entend, qu’il soit américain ou français ? En quoi le problème de la transparence se pose-t-il « une fois de plus » ? Quand donc la transparence de l’Etat a-t-elle été un « problème » ? En l’espace d’une phrase, Elisabeth Roudinesco fait du secret d’Etat un absolu moralement indépassable, évitant ainsi toute réflexion sur la nature réelle des Etats qui pratiquent si allègrement le secret et n’ont jamais, mais alors jamais, été transparents en quoi que ce soit (en tout cas pas de leur plein gré).

Depuis qu’Internet a acquis un pouvoir de divulguer tout et n’importe quoi, des pirates surdoués peuvent se prendre pour les nouveaux Robin des bois d’un altermondialisme pour le moins suspect, consistant à faire croire à leurs internautes que tous les Etats du monde auraient organisé un vaste complot visant à asservir les pauvres citoyens.

Qui est « Internet«  ? Qu’est-ce que « l’altermondialisme«  des pirates surdoués a de « suspect » ? Et suspect de quoi ? Voilà rangés dans un fourre-tout indéterminé les usagers d’internet, les altermondialistes et les théoriciens du complot. Mais que dire de ceux qui voient des théories du complot partout ?

Ces derniers seraient ainsi les victimes inconscientes d’une puissance obscure et antidémocratique fondée sur le règne du crime et de la corruption. Telle est en tout cas l’idée fixe de cet étrange hacker australien – Julian Assange -, qui se croit un bienfaiteur de l’humanité alors même qu’il est pourchassé – peut-être à tort – par la justice suédoise dans le cadre d’une enquête pour suspicion de viol et d’agression sexuelle. Au point qu’il se cache quelque part en Grande-Bretagne et ne communique plus avec le reste du monde qu’à l’aide d’une messagerie cryptée. «Il est mon fils et je l’aime», a déclaré sa mère à la chaîne australienne ABC.

Elisabeth Roudinesco, dans le début de son article, n’aura donc pas dit un mot de la tartufferie diplomatique et du cynisme des Etats mis en lumière par Wikileaks. Mais elle aura lourdement insisté sur les accusations qui pèsent sur son fondateur en se couvrant d’un « peut-être à tort » bien faux-cul avec un art consommé de l’insinuation. Et de sauter du coq à l’âne en évoquant la mère de Julian Assange. Elle se gaussera ensuite du « hacker » qui « a pu occuper sur la Toile tantôt la place d’un héros planétaire et tantôt celle d’un suspect adoré de sa maman ». Quand le sage montre la lune, Roudinesco regarde sa mère.

Passons sur les roudinesqueries suivantes (Assange critiqué par plus « extrémiste » que lui), mais arrêtons-nous tout de même sur cette phrase sublime :

[Le processus de déballage] révèle d’une part que les gouvernants sont victimes de la même dictature de la transparence que celle qui affecte la vie privée des citoyens – et que seule la loi peut protéger -, et que, de l’autre, les médias sont devenus aussi puissants qu’eux dans la gestion des affaires du monde.

Dans un exercice de confusionnisme assez ahurissant, Elisabeth Roudinesco met donc sur le même plan le dévoilement des mensonges diplomatiques par Wikileaks et les atteintes à la vie privée des citoyens, qui, contrairement à ce qu’elle affirme, sont rarement empêchées par la loi dès lors qu’elles sont le fait du pouvoir économique ou de ses valets politiques. Il existe même des lois qui permettent aux Etats de violer l’intimité des citoyens, de les surveiller, de les ficher. Ces lois ne sont pas celles de la Chine pseudo-populaire ou de l’ex-fausse Union des fausses Républiques faussement Socialistes et pas du tout Soviétiques. Ce sont celles des Etats-Unis, de la France, et de la plupart des pays dits démocratiques, qui vidéo-surveillent le quidam, hadopisent les disques durs, épluchent les « fadettes », écoutent les conversations, contrôlent les papiers, relèvent les empreintes, prélèvent l’ADN, recoupent les données… tandis que le plus grand secret reste de rigueur à la tête de l’Etat et surtout à la tête des entreprises. Ne voient de la transparence dans les rouages du pouvoir que ceux qui, à force d’être dans le secret grâce à leur connivence avec les seigneuries ou à leur appartenance à celles-ci ont oublié à quel point le simple citoyen, lui, est maintenu dans l’ignorance ou aveuglé par les lumières du Spectacle.

A cet égard, pour rétablir l’équilibre entre la nécessité du secret, sans quoi aucun Etat de droit ne saurait exister, et la nécessité d’une certaine rigueur de l’information, il faudra bien trouver une parade à la sottise infantile des nouveaux dictateurs de la transparence.

Après s’être moqué du fils à sa maman qui pousse le ridicule jusqu’à être aimé de sa mère alors même qu’il est « suspect« , Roudinesco a beau jeu de pointer une « sottise » forcément « infantile » et d’opérer un retournement sémantique pour le moins osé : sont démocratiques les « Etats de droit » qui mentent aux peuples et bafouent l’intimité des citoyens, et sont des dictateurs ceux qui démasquent les mensonges.

Avoir été disciple de Lacan ou Deleuze pour finir par dire la même chose qu’Hortefeux, voilà qui est assez triste.

De quoi Fillon est-il le nom ?

Personne ne se souvenait qu’il y avait un premier ministre en France. François Fillon, premier paillasson du petit président de l’ex-République, a donc jugé nécessaire de notifier à l’ex-presse qu’il occupait encore le poste et souhaitait même s’y maintenir. L’ex-France-Inter (la radio sarkovalheesque) a servilement retransmis dès ce matin une allocution de Fillon qui affirme que sa « politique réformiste » a besoin de « continuité ». Les sagaces journalistes béats d’admiration devant le brushing sarthois ont aussitôt compris ce dont tout le monde se moque éperdument : il s’agit d’un subtil message que le laquais menacé de disgrâce adresse à son maître pour conserver sa sinécure.

Mais « politique réformiste » ? Le vilain mensonge que voilà ! La politique du Front Populaire en 1936, par exemple, elle, était authentiquement « réformiste » : menée par des partis ayant choisi la voie réformiste légale (plutôt que la voie révolutionnaire), cette politique avait effectivement réformé profondément le pays en diminuant le temps de travail hebdomadaire des salariés ou en créant les premiers congés payés.

En revanche, la politique mise en place par François Fillon sous la tutelle de Claude Guéant (l’homme du petit président), casse les acquis sociaux issus des réformes : il s’agit donc d’une politique antisociale réactionnaire, et non réformiste. De même qu’une vessie n’est pas une lanterne, une politique réactionnaire n’est pas une politique réformiste. La politique discriminatoire à l’égard des Roms, notamment, remet même en cause les principes de liberté de circulation et d’égalité devant la loi établis depuis la Révolution de 1789 (au point que la très droitière Commission européenne n’a pu s’empêcher de s’en émouvoir en septembre 2010 par la bouche de Viviane Reding). En ce sens, on peut même dire que la politique nationale-sarkozyste menée par François Fillon est contre-révolutionnaire.

François Fillon ignore-t-il donc à ce point le sens du mot « réformiste » ? C’est très peu probable. La confusion est donc délibérée, et destinée à tromper un peuple infantilisé par la télévision et la répression. Mais attention, Monsieur Fillon : les enfants peuvent aussi avoir de l’intuition.

– C’est quoi un Fillon ?

– C’est comme un fion, mais avec deux « L ».

– Alors ça vole ?

Une mobilisation sans précédent

Selon la quasi-totalité de l’ex-presse, la mobilisation du 28 octobre pour la défense des retraites a été en très « nette baisse ». Moins de manifestants, moins de grévistes, moins de perturbations, moins de blocages, et même un soutien de l’opinion publique en recul : « selon un sondage CSA publié par Le Parisien, 65% des Français soutiennent cette nouvelle journée d’actions, ce qui représente une baisse de six points par rapport à la précédente mobilisation nationale », assène par exemple le site de l’ex-chaîne de service public France 2. »

« 65% des Français », c’est pourtant une large majorité, de celles dont rêveraient bien des hommes politiques pauvrement élus, tel ce petit président de l’ex-République qui n’obtint misérablement que 53% des suffrages exprimés en 2007 (ce qui représente d’ailleurs moins de la moitié du corps électoral, si l’on prend en compte l’abstention). Mais France 2, dont le patron doit désormais directement son poste à Sarkozy, préfère insister naturellement sur la « baisse de 6 points ».

Sur le site du Parisien (ex-Parisien libéré, qui a raccourci son nom en 1986, probablement par désir inconscient de révéler enfin sa vraie nature), on a droit à la même rengaine, avec en prime un beau communiqué d’Hortefeux (ce ministre condamné en première instance à 750 € d’amende pour injures raciales en juin 2010) :

Quelque 560 000 personnes ont manifesté en France, selon le ministère de l’Intérieur. Il s’agit, selon la place Beauvau, de «la plus faible participation depuis le début des journées de mobilisation en juin».

Ainsi donc le mouvement s’essouffle, la mobilisation s’affaiblit : voilà ce que le gouvernement de l’ex-République et l’ex-presse à l’unisson veulent retenir de cette journée. Sauf qu’à y regarder de plus près, si la mobilisation est « la plus faible » depuis « juin », cela indique justement que le mouvement dure depuis juin ! N’est-ce pas extraordinaire ? A-t-on souvent vu dans l’histoire de France un mouvement social durer tant de mois ? Et 560000 personnes (selon la police) pour la septième journée d’action nationale depuis septembre, ce n’est tout de même pas rien ! En pleines vacances de la Toussaint ! Alors que les salariés ont déjà été éreintés par les manifs et ruinés par les jours de grève ! En plein marasme économique ! 560000 personnes (selon la police) dans les rues malgré le désespoir instillé chaque jour par les media aux ordres de la MAFIA politico-financière ! Malgré les violences policières et les intimidations ! Malgré les difficultés d’approvisionnement en essence (difficultés niées contre toute évidence par l’ex-futur premier ministre Borloo, comme le révélait le Canard enchaîné du 27 octobre) ! Malgré les tentatives de défection de certaines centrales syndicales toujours plus pressées de trouver une porte de sortie « honorable » (sic) que d’accompagner la contestation populaire !

Cut the crap !

Par certains côtés, ce mouvement social est d’une ampleur sans précédent, plus profond même que ceux de décembre 95 ou mai 68. Et sans précédent sont aussi la morgue et le cynisme de ce gouvernement qui s’est engagé dans une véritable guerre sociale.

Un détail ne trompe pas, d’ailleurs : même les hiérarques aujourd’hui si frileux d’un ex-parti de gauche (Harlem Désir, Martine Aubry, Claude Bartolone, Benoît Hamon…) étaient de sortie ce jeudi.

l'ex-PS en goguette
L'ex-PS en goguette

Oh ! Ils n’ont trempé que le bout des pieds dans la marée sociale, bien sûr, mais ils avaient l’air heureux, comme de grands enfants qui s’éclaboussent sans oser se jeter vraiment dans les vagues. D’ailleurs, pas de danger qu’ils en fassent, eux, des vagues. Mais c’était gentil d’être venus. Si ces éléphants-là avaient eu de la mémoire, ils auraient même pu apporter des pelles et des seaux : la plage était sous leurs pieds, il suffisait de creuser.

Connerie express

Gros titre de L’Express cette semaine :

Pourquoi la France est impossible à réformer

Au lieu de réciter inlassablement les mêmes mensonges, L’Express ferait mieux d’examiner les faits. Quand les Français ont-ils jamais refusé une réforme ? L’adoption de la retraite à 60 ans avait-elle fait descendre les gens dans la rue ? Non. Les 35 heures ? Non plus. Le PACS, peut-être ? Même pas. La parité ? Pas du tout. Cut the crap !

En revanche, les travailleurs ont manifesté, protesté, exercé leur droit de grève à chaque fois que des contre-réformes réactionnaires ont essayé de défaire ce que de vraies réformes sociales avaient permis d’obtenir.

L’Express est-il un torchon expressément antisocial ? Est-ce un outil de propagande expressément ultra-libérale ? Les rédacteurs de L’Express font-ils exprès d’être aussi cons ? Est-il possible de réformer l’ex-presse pour qu’elle ne soit plus à la botte du pouvoir national-sarkozyste ? Telles sont les questions que les « journalistes » feraient mieux, en vérité, de poser. Les réponses leur parviendront en express par voie pavée.

Les mensonges grossiers de la droite réactionnaire

Automne 2010 : le peuple français se mobilise contre le projet de loi qui vise à reculer l’âge de la retraite. Pourtant, la « droite la plus bête du monde » (dixit Guy Mollet) s’obstine dans ses mensonges dont les échos se répètent à l’infini dans la bouche des rentiers haineux comme des petits-bourgeois aigris :

La réforme des retraites est indispensable.

Faux ! Il ne s’agit pas d’une « réforme » apportant une amélioration nouvelle au système des retraites, mais d’une contre-réforme réactionnaire revenant sur un acquis social : la retraite à 60 ans, acquis social que le patronat n’a jamais accepté de bon gré, évidemment, comme il n’a jamais accepté les congés payés ni le droit de grève ni aucun des droits conquis de haute lutte par les salariés depuis 2 siècles.

Employer le mot « réforme », dans ce cas, est déjà mensonger. Une vraie « réforme » irait dans le sens d’une diminution du temps de travail, au moins pour ceux (l’immense majorité des travailleurs) qui subissent leur activité professionnelle comme une aliénation. Le passage de l’âge de la retraite de 65 à 58 ans en Bolivie, par exemple, est une authentique « réforme ». La loi que le gouvernement français fait passer en force dans le plus grand mépris du parlement vise, elle, à revenir sur la réforme de 1983 qui avait porté l’âge de la retraite à 60 ans. Il s’agit donc bien d’une contre-réforme.

Prétendre que cette contre-réforme est inévitable, c’est couper court à toute discussion. Qui serait assez fou, en effet, pour chercher à éviter l’inévitable ? Sauf que cette contre-réforme était tout à fait évitable. Il suffisait en effet de décider de l’éviter. Car s’il est vrai que le départ à la retraite de la génération du Baby Boom risque de peser sur les actifs, il faut aussi prendre en compte les gains constants de productivité déjà générés par les salariés depuis 1983. Bien sûr, l’Etat peut difficilement garantir le maintien de la retraite à 60 ans et dans le même temps faire baisser le taux d’imposition des plus riches grâce au bouclier fiscal. Entre les deux, le chef de l’Etat français a choisi. Il a choisi l’injustice.

Tous les autres pays ont déjà reculé l’âge de la retraite.

Faux ! La Bolivie d’Evo Morales, par exemple, après des années d’ultra-libéralisme, passe l’âge de la retraite de 65 à 58 ans. Il n’y a donc nulle fatalité.

Le recul de l’âge de la retraite est rendu inéluctable par la démographie.

Faux ! La France a un taux de fécondité qui dépasse les 2 enfants par femme en âge de procréer. En Europe, seule l’Irlande peut se targuer d’une fécondité aussi élevée. Que des pays comme l’Allemagne (où le taux de fécondité n’est que de 1,4) reculent l’âge légal de la retraite, cela ne peut constituer un exemple à suivre pour un pays comme la France, où la situation démographique est bien différente.

Les Allemands, eux, ont déjà la retraite à 67 ans.

Faux ! Comme l’expliquait Gérard Filoche sur « Arrêt sur images », les Allemands peuvent bénéficier de la retraite au bout de 35 annuités, et le recul de l’âge de la retraite à 67 ans est prévu pour 2030.

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