Je re-Mélenchon, et le Front de Gauche devient un Front du Peuple

La vidéo réalisée par l’ergonomiste à partir du morceau de Psychonada « Je re-Mélenchon » a été vue près de 150000 fois. Après la « réplique » de Toulouse et avant celle de Marseille, voici donc une réplique en mode « virtuel » à la re-prise de la Bastille du 18 mars 2012.

Le morceau continue d’être diffusé sur internet (via sites, blogs et journaux en ligne) et même sur des radios comme France-Inter (encore dernièrement dans l’émission de Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis « ). Il aurait aussi été entendu dans différentes manifestations et meetings. Une dissémination spontanée se met ainsi au service de l’insurrection civique.

Enfin, cette parodie citoyenne du « Louxor j’adore » de Katerine figure aussi sur l’album de Psychonada intitulé « Place au Peuple ».

Voilà qui illustre pleinement les propos de Jean-Luc Mélenchon sur son blog :

« A présent le fonctionnement des réseaux sociaux ajoute un espace d’autonomisation et d’enracinement de l’action absolument neuf et d’une puissance inouïe. Cela, je crois que tout le monde parmi vous l’a bien compris. Mais j’observe un fait supplémentaire à propos de ce que permettent ces réseaux. Loin de pousser à une balkanisation de la pensée, des mots d’ordre ou des angles d’analyses, il se produit au contraire une homogénéisation croissante de ceux qui s’impliquent ! On voit même une diffusion accélérée d’un vocabulaire commun et parfois même d’objets très sophistiqués tels que chansons, slogans, et même de consignes d’action, rendez-vous militants et ainsi de suite. Je sais bien que ce n’est pas le moment, mais dans mon esprit une refonte complète de ma manière de penser l’action de parti et le travail d’éducation populaire est en train de se faire. Je pense cependant que le niveau d’auto-organisation que je constate est un signal politique de l’état de ce qui se passe dans la profondeur du pays et pas seulement dans la périphérie de nos organisations ni même de leur deuxième cercle. Je crois que le Front de Gauche devient un Front du peuple et que cette mutation le transforme en une entité politique de masse, une sorte de Front populaire en quelque sorte. »

Ralliements

Le Comité Périphérique clandestin de Cut the crap avait été très ferme : « Camarade Stal, c’est toi qui vas te charger de la propagande pseudo-virale sur les réseaux antisociaux à la con. Que ni dieu ni maître ne soit avec toi ! ». Ils sont un peu à cheval sur les principes, faut dire, au Comité. C’est pour ça qu’ils me sucrent toujours ma particule quand ils s’adressent à moi. Parce que mon nom, c’est plutôt « de Stal », du fait que par féminisme j’ai pris le nom de famille de ma femme Germaine, et mon prénom c’est Pierre-Joseph, proudhonnement. Il est vrai qu’il ne devrait plus y avoir ni particule ni noblesse depuis l’abolition des privilèges le 4 août 1789. Faudrait en glisser deux mots aussi à la clique bling bling qui se goberge aujourd’hui sur le dos du peuple et dont les privilèges ne sont pas moins indécents que ceux des aristos d’antan. Les prochaines nuits du 4 août répareront peut-être cet oubli ?

Bref, je fus missionné pour faire de l’agitprop communiste libertaire pro-situ féministe sur cette saloperie de Toile à neuneus qu’est devenu internet, prêt à bouffer comme il se doit du facho, du curé, du beauf, du caubère, du patron, du bourgeois, du militaire, de l’énarque, du petit président… mais aussi du socialiste de droite, du social-libéral, du réformiste timide, du stalinien pépère, du trostkyste borné, du gauchiste de salon, de l’écolo verdâtre, du syndicaliste bureaucrate…

Mais au fil de mes pérégrinations sur internet, j’ai surtout rencontré des anarchistes de droite, de ceux qui sont revenus de tout sans jamais être allés nulle part, purs produits de l’esprit dépressif hérité des années 80 (cette décennie* qui ordonna à chacun : « sois un individu » pour mieux interdire au peuple d’être une force collective). Pourtant, dans cet océan d’impuissance aigrie, l’écho d’un nom s’est peu à peu propagé, surfant sur le tumulte du chaos social et ranimant ça et là des espoirs politiques inattendus : Mélenchon !

Ouais, j’entends d’ici les rires…

Ça va, c’est bon, vous pouvez reprendre votre respiration.

C’est vrai que de prime abord, c’est pas évident. Moi même, j’ai comme un vertige de me voir faire ainsi l’apologie d’un Républicain tsoin tsoin, ancien trotskyste, mitterrandiste réformiste, légaliste, ancien ministre, ancien sénateur, ancien apparatchik du PS, adoubé aujourd’hui par un parti communiste en ruine pour une candidature médiatique à une élection piège à cons qui se déroulera dans le cadre d’une République qui était déjà monarchique mais qui est devenue carrément bananière sous le règne du petit Zébulon vulgaire élu en 2007.

Oui mais. Mélenchon a l’éloquence cadencée et il manie la dialectique avec une gouaille rafraîchissante. Il a eu le cran de claquer la porte du PS (à voir dans la série vidéo « Monsieur Mélenchon« ), a apporté un soutien constant aux luttes sociales au sein desquelles les hiérarques socialistes brillaient par leur absence, et a fait preuve d’une réjouissante virulence contre le pouvoir de la finance et contre la bêtise des media… A cela je ne suis pas insensible. Déjà en son temps la création du NPA avait suscité mon intérêt, bien que je n’aie jamais été séduit par les manoeuvres trostkystes : enfin un mouvement se dessinait qui semblait vouloir fédérer différentes composantes de la gauche non libérale et qui pouvait donner un poids politique à la contestation sociale. Mais le NPA a fait flop. Et c’est bien le Front de Gauche qui réussit à présent avec le Parti de Gauche de Mélenchon, mais aussi avec le PCF et d’autres composantes (issues notamment de scissions du NPA ou de la LCR), à créer une force anti-capitaliste et altermondialiste liée au mouvement social et pouvant peser électoralement. Pour qui vient comme moi de l’anarchisme ou de l’extrême-gauche, les partis électoralistes sentent le soufre, mais de même que les élections n’ont aucun intérêt sans lutte sociale, le mouvement social se condamne aujourd’hui à l’impuissance s’il refuse de se servir du levier électoral. L’échec des luttes de ses dernières années malgré de très fortes mobilisations en a donné la preuve. Il vaut mieux laisser la stratégie de la tension à la droite : ceux qui pensent que seul le pire peut entraîner une vraie réaction populaire causeront certes le pire, mais plus personne ne sera ensuite en mesure de réagir. Cela n’en vaut pas La Pen.

C’est une vraie prouesse de la part de Mélenchon que d’avoir réussi à unir des communistes (qui comptent toujours en leur sein un bon paquet de bureaucrates staliniens), des trotskystes, des altermondialistes, des écologistes et des socialistes de gauche, pour créer un nouvel élan militant et obtenir aux dernières élections des scores plus élevés que ceux de l’extrême-gauche traditionnelle. Le grand Soir n’est pas au bout du vote, bien sûr, mais la possibilité de mettre enfin un terme à la casse nationale-sarkozyste n’est pas à négliger. Le programme défendu par la candidature de Mélenchon est un vrai programme de rupture. Il peut bénéficier de l’enracinement du PCF, des relais syndicaux de celui-ci mais aussi des trostkystes, de la radicalité et du foisonnement des groupes et associations engagés dans les luttes sociales et culturelles, de l’apport d’intellectuels critiques… Un bon score électoral obligerait le vainqueur, quel qu’il ou elle soit en 2012, à en tenir compte, ce qui conférerait une nouvelle dynamique aux luttes sociales.

Oui, j’ai fait partie des milliers de personnes qui ont vibré lors du discours de Mélenchon place Stalingrad en entendant son appel à « l’insurrection civique » : « il est fini, le temps de l’éparpillement et de l’impuissance ! (…) ; nous ne sommes pas réunis pour célébrer un candidat, mais notre force collective  (…) ; la saison des tempêtes est revenue dans l’histoire (…) ; il faut changer le régime de la propriété dans ce qui concerne les biens communs d’intérêt général »… Et la référence aux « Robins des bois » qui rétablissent l’électricité à ceux à qui EDF l’avait coupée, à la lutte des « Conti », l’emploi des mots « anticapitaliste », « communiste », et même « libertaire » (!) à côté des plus convenus « républicain », « socialiste », ou « écologiste », voilà qui dénote d’un syncrétisme de gauche assez inhabituel, et en tout cas inédit ces dernières années devant une audience aussi nombreuse.

Et du coup, le Comité Périphérique clandestin de Cut the crap, craignant que je ne succombe au culte de la personnalité, a décidé de lancer un appel solennel aux contributions afin de brider un peu mon enthousiasme. Notre blog doit donc s’ouvrir à de nouveaux rédacteurs (on acceptera aussi les dessinateurs, photographes, musiciens, graveurs sur bois, armuriers, ou sculpteurs de statues du chef…), même s’ils n’ont pas encore succombé à la fièvre mélenchoniste. Il suffit pour cela de nous contacter ici-même (ou via Facebook et Twitter) pour proposer vos idées et contributions.

* Voir François Cusset, La Décennie, éd. La Découverte, 2006.

Méluche présiduche

Mélenchon : pas vraiment un nom de vainqueur. Confusion possible pour le public non-averti avec le Jean-Paul Huchon qui a fait du conseil régional d’Ile-de-France son gros polochon.

Ex-trotskard de l’OCI, Jean-Luc Mélenchon a fait carrière au sein du PS, et fut longtemps conseiller général et sénateur, ce qui fait tout de même plus rad-soc de la IIIe République que bolchevik au couteau entre les dents. Et pourtant, il ose, le Jean-Luc : campagne pour le « non » au referendum de 2005, scission avec le PS pour former un nouveau parti, le Parti de Gauche, en 2009 (certes, il ne s’est pas foulé pour le nom, qu’il a piqué au parti allemand Die Linke), attaques gonflées contre la médiocrité journalistique (voir la scène du nouveau film de Pierre Carles, Fin de concession, dans laquelle notre Méluche se paie la tronche de l’inepte David Pujadas)…

Avec le Front de Gauche, il a réalisé l’exploit de vampiriser les dernières forces du cadavérique PC français, se permettant même le luxe de griller la vedette au NPA de Besancenot lors des derniers scrutins (élections européennes et régionales de 2009 et 2010). Déjà vieux routier de la politique, il a su devenir un bon « client » des télés et radios, grâce à ses qualités d’orateur, sans doute, mais peut-être aussi en cultivant un côté grognon qui laisse espérer aux journaleux la petite phrase truculente, la provoc bien sentie, voire le dérapage bien beauf susceptibles de faire grimper l’audience. De quoi donner le frisson à des media qui rêvent sans doute un peu perversement, aussi, de se faire martyriser par le ronchon Mélenchon.

Peut-être grisé par son nouveau statut d’icône populiste auprès des media valets de l’ordre national-sarkozyste, Jean-Luc Mélenchon a sorti en 2010 un de ces bouquins que tout politicien ambitieux se doit d’écrire ou de faire écrire pour alimenter le « buzz » (comme disent les crétins), c’est-à-dire pour exister médiatiquement. Le tribun du Parti de Gauche y prône une « révolution citoyenne ». Aïe ! Accoler deux termes aussi galvaudés, dévoyés, salis, usés, abîmés, vidés que ces deux-là pour former un nouveau slogan politique ne présage rien de folichon, même recyclés par Mélenchon chonchon. Et l’on imagine plus facilement notre Jean-Luc national animer des fins de banquet en Essonne que revêtir les habits d’Evo Morales ou d’Hugo Chavez, dont il se réclame. Du coup, son mouvement apparaîtra certainement plus « citoyen » que « révolutionnaire », ce qui ne serait pas sans rappeler le précédent peu ragoûtant d’un autre ex-socialiste qui avait lui aussi tenté en son temps la scission : cette vieille ganache de Chevènement. Tout ça pour ça ?

Pourtant, force est de constater que cet ouvrage intitulé « Qu’ils s’en aillent tous ! » (mais pour aller où ?) se laisse lire, sa brièveté offrant même la possibilité d’en faire le tour rapidement en quelques séjours prolongés en lieu d’aisance. Et finalement, la lecture en est plutôt revigorante, malgré quelques flonflons de Mélenchon sur la « refondation républicaine » qui colleraient plutôt des boutons à ceux que les ors de la République rendent facilement bougons. Là encore, on serait tenté de dire : « Chevènement, sors de ce corps ! ». Le ressuscité de Belfort, en effet, avait lui aussi naguère fait le coup de la « refondation », fricotant un temps avec des exclus du PC (« refondateurs », eux aussi, naturellement) histoire de se positionner à la gauche du PS. Et lui aussi avait fait du souverainisme anti-européen son fond de commerce.

Mais revenons à notre Méluche. On passera sur son anti-américanisme tout de même pas loin d’être primaire et sur cette incitation ridicule faite aux Français à « être les meilleurs des meilleurs » (et pourquoi pas les meilleurs des meilleurs des meilleurs ?). On sourira de l’idée d’une annexion de la Wallonie par la France (et pourquoi pas le contraire ?). On s’étonnera de la hargne avec laquelle il vitupère contre le petit nombre de députés français au Parlement européen face au nombre de députés allemands (pourtant, ce nombre n’est-il pas proportionnel au nombre d’habitants qui est plus élevé en Allemagne qu’en France ?)…

Mais il faut aussi reconnaître que Mélenchon tape juste sur bien des points et propose des mesures authentiquement de gauche : partage des richesses, développement de coopératives, planification écologique… Il assène aussi des chiffres qui donnent le vertige, notamment lorsqu’il mesure en SMIC les salaires des PDG de multinationales. On apprend ainsi que « Carlos Ghosn, patron de Renault-Nissan, a empoché 770 ans de SMIC cette année soit 9,24 millions d’euros. Il a licencié 6000 personnes depuis 2008. » Ou encore : « Gérard Mestrallet a sûrement dû déplorer à chaudes larmes les 31% de pertes de GDF-Suez. Mais son salaire a quand même été augmenté du même pourcentage ». Si notre Hugo Chavez de l’Essonne ne va pas jusqu’à préconiser explicitement une re-nationalisation de ces entreprises, il propose tout de même de fixer un revenu maximum limité à 20 fois le revenu minimum. Sans être révolutionnaire, l’idée, qui vient des syndicats, est à la fois audacieuse et imparable.

Certes, les alternatifs, communistes, trostkystes, libertaires, et autres habitués de la radicalité révolutionnaire ne se contenteront pas si facilement des gesticulations d’un ancien bureaucrate du PS si rompu aux roueries électorales. Mais face à la chape de plomb qui pèse sur toute tentative d’insurrection, et dans les conditions objectives d’un présidentialisme verrouillé, on se plait à rêver qu’un homme de gauche, fût-il un Mélenchon, soit en mesure de conquérir le pouvoir, et de gouverner à gauche. Contester sans jamais chercher à conquérir le pouvoir ou conquérir le pouvoir par le centre pour finir à droite : tel était l’éternel dilemme de la gauche. Or le PG, renforcé par le Front de gauche et dirigé par un Mélenchon devenu charismatique, pourrait forcer le PS à lorgner sur sa gauche, voire, à terme, le déborder électoralement. Cut the crap ? Hmm… il n’est pas interdit de rêver.

Bibliographie :

Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous !, Flammarion, 2010Qu'ils s'en aillent tous !

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